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La légende de "Joyeuse", l'Epée de Guilhem

La légende de "Joyeuse", l'Epée de Guilhem

Cette vallée sauvage et solitaire est bien le cadre qu'il fallait à la magnanime légende de l'ensevelissement de l'épée. 

A Roncevaux, Roland, dans sa rage sublime de héros submergé par le nombre, de lion rugissant dans un cercle innombrable de Ioups, essaya de briser son épée, sa chère Durandal, sur un rocher. Le rocher fut fendu, l'acier tinta clairement et resta intact et brillant. Les épées de ces héros étaient comme leur cœur, d'une trempe à toute épreuve.

L'épopée de Roncevaux a fait le tour du monde sur les clameurs de l'olifant; l'épopée de Gellone n'a pas franchi Verdus. Mais elle fut, peut-être, plus profonde et plus poignante.

Charlemagne sentait peser les ans sur ses épaules. Le duc Guilhem s'était retiré aux extrémités de son empire, subjugué par l'autorité de l'austère Benoit. A la cour d'Aix-la-Chapelle, nul ne méritait de le remplacer. L'empereur aurait voulu le voir revenir. 

Il connaissait ses guerriers, l'empereur Charlemagne ! Il savait quel lien d'amour les attachait à leurs armes. Une sorte de mariage mystique unissait la valeur du héros à la vaillance de l'épée. Quand le combat s'engageait, ils posaient un baiser sur l'acier impatient. Ils étaient jaloux de ces lames vierges et pleuraient si les hasards de la guerre les faisaient tomber aux mains des mécréants. 

Il était subtil l'empereur Charlemagne ! Il se dit, que cette épée ramènerait vers lui le farouche pénitent. Elle lui répéterait les chants du combat, les hymnes de la victoire, les exaltations du triomphe. Et il ordonna aux fils de Guilhem : Béra, Bernard, Héribert et Gaucelme de la prendre à l'autel de St-Julien, à Brioude, et de la porter en grande pompe, à leur père, dans son moustier des Basses-Cévennes. 

Exceptés Guilhem lui-même et son confesseur, nul ne saura jamais les combats muets qui se livrèrent dans l'âme du héros. 

Mais, une nuit, un moine gigantesque sortit de l'église portant sur son épaule une épée entourée de linges blancs comme un suaire. Cette arme proportionnée à sa taille, semblait lui peser plus lourdement que la Croix à Jésus montant au Calvaire. Il portait aussi la pioche et la pelle : humbles outils de fer, outils de l'esclave et du laboureur qui allaient enterrer le glaive d'acier, instrument de la bataille et du triomphe. 

Dans l'église, à l'unisson, des voix d'hommes chantaient le « Miserere ».

Avec la tristesse jalouse d'un cœur qui choisit la place où ce qu'il a le plus aimé dormira son dernier sommeil, Guilhem avait choisi le coin de terre où devait dormir éternellement sa belle, sa fière, sa chère épée. 

Près de l'eau, sous les chênes-verts, il fit un trou dans le gazon, Mais alors un frémissement nerveux agita ses membres, une rage impétueuse lui brûla le sang. Oh ! se battre avec une armée entière! 

Mais il était seul dans la nuit et le trou qu'il venait de creuser, béant, attendait son épée. 

Eh ! quoi ?.. cette terre étrangère, indifférente, ce désert, ce trou allaient lui ravir à Jamais cette belle lame vierge qui avait vaincu le géant Corsolt, délivré Orange et Nîmes, conquis Barcelone, arrêté Mahomet à Villedaigne ? 

L'empereur des Francs, le plus grand roi du monde, lui envoyait cette arme en signe de rappel. On l'attendait à Aix-la-Chapelle, et la puissance, et la gloire, et les festins, et les combats l'attendaient aussi. Il serait, après Charles, le premier de l'Empire ... 

Mais le trou qu'il venait de creuser, béant, attendait, lui aussi, une épée et toutes ces fumées d'orgueil.

C'était donc la fin de cette vie de gloire ? 

Cette fosse qu'il venait de creuser était la sienne ? Quand il aurait recouvert de terre son épée, que resterait-il de Guilhem, de sa vaillance, de sa force, des rêves de sa jeunesse, des joies graves de son âge mûr ? ... Un vieux moine! 

Oui, un vieux moine qui veut gagner le ciel.

Cette pensée l'apaisa.

Comme on baise au front une morte, avec des larmes et un sanglot qui l'étouffait, Guilhem, ayant écarté le suaire, baisa pour la dernière fois sa belle, sa fière, sa chère épée, la plaça au fond de la fosse, la recouvrit de terre, puis de gazon, de façon que personne ne pût soupçonner la place où elle allait dormir éternellement. 

Les tempes martelées par le sang, haletant d'émotion, ivre de tristesse, il voulut partir, il fit quelques pas. 

Mais il y avait encore dans ce lutteur trop de forces physiques, trop de passions mal enchaînées pour qu'il s'avouât vaincu si vite, vaincu, même par la volonté de Dieu. 

Il Se retourna comme un fauve et se jetant à plat ventre sur la terre molle, il demeure là, jusqu'aux premières lueurs de l'aurore.

Dans le cerveau de ce géant quelle chanson de geste se déroula, sublime, épique, vivante, incroyable et réelle ? Quelles figures exquises reparurent ? Sa mère Hermengarde, la noble épouse d' Aimeri de Narbonne, et la comtesse Guibourc, et l'enfant Vivien ? Il les avait défendus avec l'épée dont il était si près et qu'il ne verrait plus. Quelles faces bestiales se firent voir ensuite comme dans un cauchemar ? Le géant Corsolt, le géant Isauré, les émirs sarrazins ? Il les avait vaincus avec l'épée dont il était si près et qu'il ne devait plus revoir... 

Le matin, les charbonniers et les gardeurs de chèvres virent passer le grand moine roux, titubant de douleur, affaissé, vieilli, portant sur la robe des salissures de terre fraîche. 

Ils ricanèrent, mais en se cachant.

Le prieur attendait Guilhem. 

«Frère! vous êtes resté trop Longtemps hors du monastère. Vous serez puni. Près des Fénestrelles, le chemin de I'Escaliou est en mauvais état. Reprenez votre pioche et votre pelle, allez le réparer. Voici du pain pour soutenir votre corps. Vous pourrez boire à la source. Allez, travaillez et priez ». 

Le héros, fils de héros que Charlemagne voulait reprendre à Dieu pour en faire le général de ses armées et le premier ministre de son empire, Guilhem s'inclina. Il prit Le pain et s'en alla reparer le chemin des mulets.

Saint-Guilhem-le-Désert, vallée inspirée du Languedoc, dessin de Christian
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