les élites de Septimanie et le pouvoir carolingien
Répondre à cette question pose des difficultés documentaires importantes. Pour mieux se les représenter, considérons un moment du monastère de Saint-Guilhem. Bâti dans un matériau durable, entretenu et développé au fil des siècles, on croirait volontiers qu’il peut nous raconter tout le Moyen Âge. Cette impression nous trompe, car en marge de ses grands édifices, presque tous les bâtiments contemporains du monastère étaient construits de bois, de glaise, de torchis... Une fois leur vie utile terminée, ils étaient abandonnés ou détruits. En fait, les trous de poteaux que les archéologues retrouvent dans le sol nous renseignent davantage sur la réalité courante de la vie médiévale que les plus belles églises. Ce constat est d’autant plus applicable à la période carolingienne, très peu investie dans la construction monumentale. Ses grandes réalisations architecturales ne sont pas sans intérêt, tant s’en faut, mais elles dominaient un monde de cabanes.
Il en est de même pour les vestiges de l’écrit. D’un côté, les grands ouvrages font l’objet de toutes les attentions, qu’il s’agisse d’œuvres comme la Vie de Charlemagne par Éginhard, ou des codex les plus somptueux, comme les grandes bibles de Charles le Chauve. Ils font oublier que la plupart des pratiques d’écriture étaient faites de petites notes, de billets, de listes... Elles dépendaient de supports modestes, des tablettes de cire aux écorces bouillies en passant par les retailles de parchemin. De ce quotidien, presque tout a été perdu.
Il en est de même pour les monuments humains. D’un côté, les « grands hommes », dont le critère définitoire n’est pas tant l’importance objective de leurs actions, que la force du travail de plume dont ils ont fait l’objet. En deçà, il est des masses humaines, entrevues par d’improbables bribes, comme des trous de poteaux laissés dans les textes. Qu’en est-il des puissants qui, en Septimanie aux viiie-ixe siècles, possédaient la terre et dirigeaient les hommes ? Nous n’ignorons pas les plus grands, comme le duc Guillaume et son fils Bernard, mais en dessous de cette strate supérieure, il est un terreau élitaire dont on ne sait presque rien. Dhuoda était vraisemblablement originaire de cette société mal documentée par les sources, mais elle fut aussi associée aux plus grands par le mariage. Pour connaître le milieu dont elle participait, il faut considérer les uns et les autres, le sommet et le milieu de la pyramide aristocratique des pays du Sud-Ouest.
Nous allons suivre les pistes en commençant par celles des grands qui ont marqué les textes et les mémoires, mais en accordant ensuite plus d’attention aux petits – parmi les élites – qui n’ont guère laissé de traces. Les témoignages sont ici plus rares, mais dignes de notre attention, car les plus petits bouts de texte sont parfois très éloquents. En conclusion, il apparaîtra que cette distinction des élites en deux strates – entre ceux qui ont laissé quelque chose de leur nom et de leurs actes et ceux dont il ne reste presque rien – est un marqueur de leurs statuts relatifs. Mais avant d’en arriver là, il faut revenir sur les événements qui ont façonné ce monde dans le courant du viiie siècle.
Sous les princes issus de la lignée des Charles et des Pépins, les Francs ont mené une guerre vers le sud qui a duré un siècle. Provence, Septimanie, Aquitaine... Les grands territoires de la Gaule méridionale ont été conquis au fil de longs affrontements, jusqu’à traverser les Pyrénées, jusqu’à fonder une marche en Espagne, la future Catalogne. Cette première guerre de cent ans s’est ouverte en 719, avec la victoire de Charles Martel à Néry (Oise) contre les Neustriens que soutenait le duc Eudes d’Aquitaine ; elle s’est terminée avec l’échec du comte Héribert devant la garnison musulmane de Huesca, en pays aragonais (a. 812). Dans l’intervalle, il faut imaginer une longue suite de batailles, de sièges et de pillages, mais aussi de rencontres, de négociations, d’ententes et de moments de répit. Princes carolingiens, ducs d’Aquitaine, gouverneurs arabo-berbères et potentats locaux... Leurs alliances et leurs conflits forment un enchevêtrement complexe qu’il n’est pas facile de démêler. Deux choses sont claires : d’abord, que les Carolingiens et leurs alliés en sortent largement victorieux ; ensuite, qu’ils doivent leur succès à leurs armes et à la diplomatie. Car cette guerre a été un espace de rencontre pour les princes francs et les élites des pays méridionaux.
Il y a là un principe essentiel pour comprendre la nature de la guerre dans les périodes précontemporaines. Notre conception de la guerre est basée sur celle de la guerre totale, dont la première véritable expérience vient avec la Guerre civile américaine (1861-1865) : professionnalisation des armées, mobilisation massive des hommes et de l’économie, territorialisation, fronts permanents, mécanisation, etc. Rien de tout cela ne correspond, même de loin, à la guerre médiévale. Or, trop souvent, la conquête franque des pays du sud-ouest de la Gaule a été conçue comme une guerre moderne, dont l’objectif aurait été la prise des centres névralgiques (villes) et des sites de défense (castra) par un mouvement systématique d’appropriation de l’espace. Cet anachronisme a eu pour effet d’occulter ses véritables enjeux et les méthodes qui y correspondent. Il faut considérer que cette longue guerre fut avant tout une entreprise relationnelle et un « effort médiatique » : visites du prince franc dans toute sa puissance – à la tête de son armée –, rencontres et négociations lors d’assemblées. La reddition, le pardon, l’alliance, les nominations ont compté tout autant, sinon davantage, que les combats, lesquels sont, eux aussi, saisissables dans une logique relationnelle : sur le champ de bataille, le vainqueur gagnait d’abord un argument pour attirer les nouvelles soumissions.
C’est de cela que nous parlent les continuateurs de la Chronique du Pseudo-Frédégaire[2]. Les mécanismes clefs de la conquête y sont les déplacements, les séjours du prince en pays disputé et surtout les assemblées (à Nevers, Orléans, Clermont, Bourges, Toulouse...) dont l’objectif était de réunir les hommes du sud et du nord autour d’un même chef. Au nord des Pyrénées, le processus de conquête ne s’est pas réalisé dans la prise d’une ville ou la traversée d’une frontière, mais plutôt dans l’éradication de la famille ducale (769), et par la nomination de Louis le Pieux comme roi d’Aquitaine (781). À trois ans, le petit Louis symbolisait la formation d’une nouvelle élite régionale, définie dans sa fidélité et son service au roi, faite d’éléments francs et « romains » – c’est-à-dire autochtones –, qui vont fusionner, au gré des alliances matrimoniales. Cette nouvelle élite est celle des Guillaumes, dont le fondateur de l’abbaye de Gellone fut le représentant le plus influent. Elle a laissé dans l’ombre une aristocratie locale qui ne parvenait pas à se hisser aussi haut dans l’échelle du pouvoir, une aristocratie qui s’est maintenue au-delà de la conquête, mais qui, d’un point de vue relatif, a perdu au jeu des nouvelles modulations qu’elle avait provoquées. En d’autres termes, il y a eu des élites qui ont profité de l’alliance nouvelle avec les Francs, et d’autres qui semblent y avoir perdu. Après la conquête, leurs silences s’expliquent par leur absence de relation aux Carolingiens.
Comme notre propos tient d’abord aux origines sociales de Dhuoda, il n’est pas nécessaire de présenter longuement l’aristocratie d’empire en Aquitaine. Il suffira de rappeler les origines des personnages par lesquels Dhuoda s’y est intégrée.
En premier lieu, le comte Guillaume. Il y a très peu de certitudes à son sujet, mais les hypothèses tendent aux mêmes conclusions. Il serait né du comte d’Autun Thierry, de la famille des Nibelungs, et d’Aldana (Aude), une fille de Charles Martel. Il était donc issu de la noblesse franque, d’une vieille famille enracinée dans la région limitrophe nord/sud et de la nouvelle souche royale carolingienne. Nommé comte de Toulouse vers 789, il joue un rôle capital dans le nouveau royaume d’Aquitaine, où son autorité ne semble pas moindre que celle du roi Louis. L’enracinement de ses descendants dans les pays du Sud-Ouest témoigne de sa propre intégration. Il est d’ailleurs possible que sa deuxième épouse Guibourg ait été d’origine septimanienne. De leur union est né Bernard dit « de Septimanie », qui a épousé Dhuoda en 824, sans doute lors d’une cérémonie tenue au palais impérial d’Aix-la-Chapelle. Bernard était le filleul du roi Louis, devenu empereur, pour qui il a ensuite exercé les plus hautes fonctions de cour, d’administration et de guerre.
Dhuoda était donc devenue l’épouse d’un des plus grands palatins, avec la bénédiction de l’empereur. À coup sûr, elle était issue d’une grande famille du Sud-Ouest, de celles que les Carolingiens devaient se concilier. Il est d’ailleurs possible que sa filiation lui ait valu les faveurs de l’impératrice Judith, même avant son mariage. Les sources n’en disent guère plus sur ses parents et sur leur rôle politique[3]. On devine que sa famille avait assez de poids pour justifier une alliance aux yeux de l’empereur. Il est tentant de croire que par son mari Bernard, elle lui offrait la possibilité de gagner de nouveaux appuis du côté des élites aristocratiques qui n’avaient pas été bien intégrées aux réseaux de pouvoir francs. Ce n’est qu’une hypothèse, mais elle a le mérite de proposer la meilleure explication des faits. Les hasards de l’amour ne jouaient pas, lorsqu’il s’agissait de trouver une femme au fils naturel d’un prince, par ailleurs fil spirituel de l’empereur. Il fallait faire une union utile, donc capable de conforter des relations existantes ou d’en créer de nouvelles.
Mais les Carolingiens avaient-ils vraiment besoin de gagner de nouvelles relations dans le royaume d’Aquitaine ? Existait-il encore, parmi les aristocrates de ces régions, des familles trop peu intégrées aux réseaux d’empire ? D’aucuns pourraient objecter que de la conquête au mariage de Dhuoda, deux ou trois générations étaient passées. Il serait d’autant plus difficile d’imaginer qu’une strate importante des élites du Sud-Ouest restait indifférente ou même opposée au pouvoir carolingien. Mais si les textes qui permettent de le vérifier sont rares, ils tendent à confirmer l’existence de ces élites mal soumises à l’autorité carolingienne[4]. Il suffira d’en considérer quatre des plus intéressants.
La Bibliothèque nationale de France conserve un petit livre de notes qui servait à un notaire de la chancellerie de Louis le Pieux. Il s’agit d’un vrai outil de travail comme il en survit peu, de facture modeste, marqué par son usage courant. Il offre un témoignage précieux des préoccupations du gouvernement impérial et plusieurs des pièces qui s’y trouvent copiées concernent les pays du Sud-Ouest. L’une d’elles conserve les réponses transmises à un délégué impérial quelque part en Aquitaine, quelques années avant le mariage de Bernard et Dhuoda. En voici un extrait :
Au sujet du droit sur les places fortes conquises par notre grand-père [Pépin iii dit « le Bref »], il nous semble qu’il faille agir avec discernement, de sorte que ceux qui ne tiennent plus leurs biens propres soient ceux qui ont résisté aussi longtemps qu’ils ont pu, contre la volonté des autres qui sont venus se placer sous l’autorité de notre grand-père. Car ceux qui se sont rendus [à Pépin iii] en s’opposant sans fléchir à leurs alliés doivent avoir leur place forte sous leur contrôle, même si elle a été prise par la force.
Force est de constater qu’après tout ce temps, les places fortes [castra] restaient une source de tensions. La conquête avait amené une nouvelle redistribution de ces sites importants d’un point de vue stratégique, mais aussi relationnel, car il est évident que le contrôle d’un tel appareil était une source de prestige. Or, la réponse que donne le gouvernement à son délégué favorise ceux qui descendent des premiers collaborateurs des Carolingiens dans le Sud-Ouest, au détriment de ceux dont les pères avaient choisi de résister. Surtout, cette réponse montre que cinquante ans après la conquête, si les vaincus et leurs descendants sont toujours traités comme tel, ils sont aussi toujours capables de se battre. Car ce document n’aurait pas eu lieu d’être, si le délégué n’avait pas été confronté aux tensions locales causées par ces luttes.
Un autre document du même manuscrit permet de confirmer la persistance des tensions entre anciens opposants et alliés des Carolingiens dans le Sud-Ouest. Il s’agit d’un acte de Louis le Pieux au sujet d’un fugitif de haute naissance, venu se plaindre à la cour impériale de l’état de servitude dans lequel il avait été tenu depuis la conquête. Ici encore, les efforts de datation le placent juste avant ou peu après le mariage de Bernard et Dhuoda. C’est dire que le plaignant était très vieux au moment de porter sa plainte à l’empereur, et qu’il avait passé toute sa vie adulte sous l’autorité qu’il contestait :
Comme nous étions arrivés à notre palais de Compiègne et que nous y habitions pour l’hiver, un homme est venu qui s’appelait Lambert, surnommé Aganon, du pays que l’on appelle Périgord et de la place forte qui se nomme Turenne. En la présence de notre altesse, il a raconté que du temps de notre grand-père le roi Pépin [le Bref], des otages en provenance de ce lieu ont été demandés et donnés selon la volonté de ce même roi, afin de préserver l’ordre et la paix. Lambert se trouvait parmi ceux qui ont été choisis pour servir d’otage par le comte Ermenric et son propre père, appelé Aganon. Peu de temps après, la permission de rentrer a été concédée à tous les otages. À partir de ce moment et jusqu’à aujourd’hui, Lambert s’est lui-même trouvé contraint à la servitude par le comte Immon, ses droits sur ses biens lui ayant été retirés. Une fois que nous avons appris l’affaire que présentait cet homme, pour l’accroissement de notre récompense céleste, nous avons décidé de permettre qu’il soit de nouveau libre et qu’il récupère les biens qui lui avaient été retirés de la façon rapportée ci-dessus. C’est dans ce but que nous avons ordonné que ce précepte de notre autorité soit écrit pour lui être donné
Le plaignant Lambert était donc le fils d’une famille périgourdine dont le statut régional devait être considérable avant la conquête, puisqu’elle possédait des terres, qu’elle contrôlait une place forte et que les Carolingiens avaient jugé bon de la soumettre en exigeant des otages. Cette dernière réclamation suggère que certains membres de la famille avaient participé aux combats contre les Francs. Toutefois, il est probable que d’autres se fussent rangés du côté des envahisseurs, car les noms Immon et Aganon appartiennent au même fond onomastique de la famille comtale de Turenne. Ainsi, Lambert aurait été le fils d’un ennemi du roi Pépin iii. Après un séjour à la cour comme otage de guerre, il serait revenu dans son pays pour y être asservi par le comte Immon, sans doute un oncle ou un cousin qui avait profité de la guerre et de l’écroulement de la dynastie ducale d’Aquitaine. Par servitude, il faut sans doute comprendre une spoliation d’héritage. C’est l’hypothèse la plus plausible et la plus utile pour comprendre ce document. En accord avec le document précédent, elle suggère que les tensions nées de la conquête avaient déstabilisé durablement les réseaux de pouvoir et que les conflits tournaient autour du contrôle des places fortes. Il est tout à fait plausible que ces antagonismes entre alliés et ennemis des Carolingiens se soient manifestés jusque dans un même réseau familial.
Au-delà des effets directs de la conquête, les interventions de la justice royale dans les pays du Sud-Ouest ont parfois stimulé des conflits d’échelle locale. Comme dans les cas précédents, une distinction se révèle entre les élites capables d’activer leurs relations avec le pouvoir franc et celles qui subissent les conséquences de ces interventions. Les témoignages concordent dans ce qu’ils suggèrent l’existence d’une strate élitaire mal associée au pouvoir carolingien et susceptible de lui résister, puisque ses délégués et ses actes jouent contre elle.
Ici encore, un même manuscrit livre deux documents illustratifs. Il s’agit d’un volume conservé à la Bibliothèque universitaire de Leyde (Pays-Bas). Composé à la fin du viiie siècle, sans doute dans la région de Bourges, il renferme une série de formules de notariat civil et ecclésiastique, dont certaines ont été ajoutées au début du ixe siècle. Dans l’une d’entre elles, une veuve se plaint à Charlemagne des exactions menées par ses représentants :
À mon très pieux et sérénissime maître Charles, auguste excellentissime. La nécessité impose à votre serviteur untel de porter jusqu’à vos oreilles la façon dont j’ai subi l’injustice contre le droit et sans jugement. En effet, [?] et [?][5] sont venus en affirmant qu’ils avaient été faits vos représentants par votre ordre. C’est alors que par force et par manigances ils m’ont retiré des biens de ma propriété qui m’étaient revenus en droit et par héritage. Ils m’ont ensuite confiée à l’évêque Joseph, tout cela par malice et par contrainte. Moi, je n’ai pas pu présenter d’autre défenseur que la charte de protection de votre clémence royale. Toutefois, comme je l’ai dit, cela ne m’a servi à rien, car ils m’ont jetée hors de mon héritage par mauvaise intention et par la pire volonté. Ainsi, moi votre servante, je me suis dépêchée de venir me jeter aux pieds de votre piété, afin que votre miséricorde juge digne de m’aider en cette affaire, car jusqu’à présent je n’ai pas été appelée à une explication et je n’ai pas donné de réponse. Puisse votre piété corriger cette situation, que votre miséricorde – de même que votre pitié et votre autorité – s’accroisse sans cesse. Mon seigneur roi, il faut que votre clémence royale sache que je me préparais à vous transmettre cet héritage, lorsque ce malheur m’a atteint contre l’ordre raisonnable. Votre piété pourra apprendre tout cela, s’il est un envoyé qui puisse mener enquête avec transparence. Je demande donc à votre piété qu’une fois que je serai réinvestie, que par votre miséricorde il me vienne un délégué tel qu’il s’occupera de ma tutelle et de ma défense en lieu de votre protection, comme j’aurai été sauvée par l’intervention de votre piété. Après Dieu et les saints, c’est la perfection royale qui soutient mon espoir. Si en cette affaire votre miséricorde me fait récupérer mes biens, et que par la suite quelqu’un renverse cette décision en droit et en justice, cela me provoquera une grande douleur, car ces biens n’auront pas été confiés à vos œuvres, pas plus que laissés légitimement à moi, votre servante.
Pour bien comprendre l’épisode, il faut considérer qu’assez souvent, les représentants de l’empereur étaient choisis parmi les élites de la région où ils devaient officier. Ce pourrait avoir été le cas des ennemis de la veuve, puisqu’ils ont tenté une expropriation plus facile à imaginer par des régionaux que par des étrangers. Quoi qu’il en soit, la déduction qui s’impose, c’est qu’au niveau local, les représentants de l’empereur se sont opposés à l’autorité de l’empereur, telle qu’exprimée dans l’acte officiel que la veuve brandissait contre eux. Une fois de plus, l’avantage se trouve du côté de ceux qui étaient déjà forts et qui pouvaient se réclamer de la plus haute autorité. Sur ce plan, l’acte écrit ne semble pas avoir faire le poids, par rapport à l’action directe des représentants. Pour se donner la chance de se tirer d’affaire, la veuve a dû chercher la confirmation de la protection de Charlemagne, et à un prix considérable, puisqu’en promettant la transmission de ses biens à la couronne, elle privait ses héritiers.
Or, un autre document du même manuscrit nous montre que ceux qui entretenaient des rapports avec la cour carolingienne croyaient pouvoir en tirer des avantages déterminants dans les compétitions locales pour le pouvoir. Il s’agit d’une lettre d’une moniale de l’abbaye Sainte-Croix de Poitiers à l’une des sœurs de Charlemagne. L’affaire concerne l’élection prochaine d’une nouvelle abbesse :
Ainsi donc, maîtresse, n’aviez-vous pas déclaré que vous vous souviendriez de ce que votre seigneur et frère éminent vous a dit ? À savoir que dès que l’occasion se présenterait, vous deviez lui rappeler ma petitesse, de sorte que cette dernière exhibe la consolation dans les affaires du siècle, en la piété du roi comme en votre miséricorde ? Et maintenant, si cela vous semble bénéfique, le moment est venu pour [le] rappeler à ses pieuses oreilles, car est morte l’abbesse unetelle du monastère de Sainte-Croix de la ville de Poitiers. Si votre piété le désire, grâce à vos liens auprès du seigneur roi, vous pourriez faire attribuer cette charge à ma petitesse. Pour ma part, je serais toujours à votre service. Je vous ferais en personne des dons en or et en argent. J’accomplirais vos œuvres, selon votre volonté. De plus, je ne tarderais pas à transmettre des dons au seigneur roi, lors du plaid, selon la somme pour laquelle vous m’aurez engagée.
Pour mesurer la portée de la prétention de l’auteure de cette lettre, il faut rappeler que la Sainte-Croix était une abbaye de vieille tradition, riche et influente. La manœuvre que tente la moniale n’a rien d’anecdotique. Pour se gagner le contrôle de la communauté, elle a fait jouer ses relations au prince par le relais de la sœur de ce dernier. Elle s’engage aussi à faire des dons à l’un et à l’autre. Il faut imaginer que ses adversaires dans la lutte pour la charge abbatiale n’avaient pas toutes la possibilité d’engager en leur faveur d’aussi puissantes relations. Ici encore, l’avantage devait être pour ceux qui s’étaient alliés au pouvoir franc. Par opposition, on devine l’existence de ceux qui ne pouvaient ou ne voulaient pas se donner de telles alliances.
de conclu Avant re, il faut rappeler qu’en ce qui touche à ces élites dissociées du pouvoir franc, l’histoire ne peut dépasser les conjectures. Que dans le grand royaume d’Aquitaine, il y ait eu des aristocrates dont les allégeances anciennes leur auraient coûté la défaveur royale, sur des générations, c’est une hypothèse. Que Dhuoda fût née de cette aristocratie, que son mariage à Bernard fût une tentative de rapprochement, c’est aussi une hypothèse. Leur assemblage n’est donc pas assuré, mais il semble offrir l’explication la plus plausible des événements. À tout le moins, il autorise une lecture cohérente des sources contemporaines, dont les documents présentés ici n’offrent qu’une première idée.
Insistons sur le fait que les événements confortent cette lecture des textes. Quatre années après la mort de son père, Louis le Pieux, Charles le Chauve ne parvient toujours pas à imposer son autorité dans le Sud-Ouest de la Gaule. Une résistance farouche s’organise contre lui, autour de Pépin ii d’Aquitaine. Au printemps 844, Charles tente le tout pour le tout en traversant la Loire à la tête de ses troupes. Mais son siège de Toulouse est un échec complet, l’une de ses armées est dispersée non loin d’Angoulême et il est forcé de rentrer en Francie avant l’automne. Au mieux, l’entreprise lui a permis de saisir Bernard, l’époux de Dhuoda, et de le faire décapiter. Mais la donne ne change pas pour autant : l’année suivante, lors d’une assemblée tenue à Saint-Benoît-sur-Loire, sur la frontière ligérienne entre le Sud et le Nord de la Gaule, Charles est forcé de reconnaître l’autorité royale de son neveu Pépin ii sur le royaume d’Aquitaine.
La résistance à Charles n’aurait pas été possible sans soutien conséquent à Pépin. Il fallait donc qu’une part importante de l’aristocratie régionale soit désireuse et capable de se mobiliser contre celui qui représentait le pouvoir des Francs venus du nord. Il fallait un mouvement favorable à un prince, certes carolingien, mais associé sur trois générations aux réseaux élitaires du Sud-Ouest. Si le mariage de Dhuoda devait servir à un rapprochement entre la dynastie carolingienne et ces élites, à long terme, il n’a pas donné les résultats escomptés.
Martin Gravel
Département d’histoire
Université Paris 8 Vincennes–Saint-Denis
[2] Pour la traduction de référence : O. Devillers et J. Meyers (trad.), Frédégaire. Chronique des temps mérovingiens (Livre IV et continuations), Turnhout, Brepols, 2001.
[3] L’hypothèse qui fait de son père le chef basque Loup Sanche n’est pas suffisamment étayée. Sur Dhuoda, sa formation, sa famille, son écriture : J. Meyers, Dhuoda. Manuel pour mon fils, Paris, Cerf, 2012.
[4] Sur ces élites éloignées de la cour impériale, orientées vers les réseaux de pouvoir de leurs régions : M. Gravel, Distances, rencontres, communications. Réaliser l’Empire sous Charlemagne et Louis le Pieux, Turnhout, Brepols, 2012, p. 271 passim.
[5] Noms illisibles dans le manuscrit